Je lis

Posted on 9 avril 2009

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Le hors-série de XXI demande de se taire parce que Chut ! Je lis.

– « Partout, tout le temps, et souvent deux à la fois » dit Irène. « Il y a toujours la recherche de vocabulaire, mais surtout le désir de la découverte linguistique et stylistique.
– « Ce savoir et ce sentiment de plénitude » ajoute Jérémy.
– « Le livre nous abîme et on l’abîme. Il nous transforme et on le transforme » pense Fabrice.
– « A un moment, Sophie (de la Comtesse de Ségur) joue à la dinette et trempe un morceau de craie blanche dans l’eau. En lisant, j’ai eu le goût du lait dans la bouche. C’était merveilleux » se souvient Aurélie.
– « Si je devais conseiller aux gosses trois lectures essentielles ? La Bible, L’Illiade et l’Odyssée, Les Misérables. Le reste, c’est du remplissage » estime Roger, qui a beaucoup rempli.
– « Petit, j’étais assis sur les genoux de mon père, légèrement à sa gauche, bien calé, et il me lisait des histoires. Je me souviens encore de la pression de ses bras quand il tournait les pages. Puis, çà s’est arrêté quand j’ai commencé à savoir lire«  raconte Louis, qui ne s’est depuis jamais arrêté.
– « Les livres me sauvent la vie, je m’accroche à eux » clame Joss.
– « T’as vu, mon pote, je sais lire » se disent à 6 ans Marguerite et Gabriel.

Pour mieux lire, rien ne vaut qu’écrire ; pour savoir écrire, il est si bon de lire : autant vivre en lisant en écrivant. Et puis s’il suffisait de cela pour effeuiller les pages, la Valise du Papa d’Orhan Pamuk est de retour dans le même tiré à part,

Bref, que ce soit ici un merci à un libraire, qui peut-être se reconnaitra dans l’éditorial du petit volume offert : « Heureusement, il existait les librairies. (…) La librairie est un métier physique. Ouvrir les cartons, étiqueter, disposer sur des tables, ‘désherber’ les invendus. Le rapport charnel avec l’objet (…) Les libraires savent bien que tout peu arriver, qu’il suffit d’un geste, un jour, une heure, pour qu’un livre rencontre un lecture. (…). Ce hors-série de XXI raconte des histoires de livres, ces drôles d’objets qui ont changé tant d’existences, qui ne se rechargent, qui ne tombent pas en panne, s’offrent et nous émeuvent. C’est notre hommage rendu aux libraires.

En somme, la lecture voire l’écriture ont la matière du désir, par l’une de ses plus belles formes. Les mots de fin seront laissés à Marcel Proust, parce que.

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et qui nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec amour) que, s’il nous arrive encore de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous avons gardé des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à manger, où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez . (…)

(Marcel Proust, «Journées de lecture», in Mélanges).

Chut.

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