Le sceau de Cees Nooteboom

Posted on 17 janvier 2010

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Son écriture, en français du moins, est emplie d’intelligence pétrie de culture et accompagne le lecteur comme en lui parlant seul à seul. Tumbas est un prétexte pour ruminer sa mémoire de mots, en une déclaration pour la littérature au bénéfice de visites tombales à la rencontre de grands écrivains, dont les écrits perdurent. Sa femme Simone Sassen l’accompagne dans les voyages comme dans l’écriture, photographique chez elle à la recherche du portrait des absents qui continuent de parler ; tâche aventurière.

La longue introduction est un grand texte en soi, magnifique de compréhension de la littérature, pas de la seule poésie comme il est question dans cet extrait, qui trouve toute sa plénitude par l’écho des souvent longues légendes des photos.

(…) Je sais où ils sont, il me suffit de les appeler. La poésie est immuable dans son sens profond, mais elle s’exprime toujours avec des voix différentes, et de la manière la plus personnelle, sur l’universel et sur le monde., et ainsi elle illustre et accompagne l’amalgame de fiction et de réalité que nous sommes. La forme qu’elle adopte n’est jamais la même que nous-mêmes nous changeons. Nous avons constamment besoin de nouveaux poètes, de nouveaux poèmes, plus obscurs ou plus limpides, ironiques ou épiques, poètes du temps cyclique ou du temps linéaire, poètes de la ville ou de la nature, poètes amis ou ennemis du monde. Tantôt j’attends de la poésie qu’elle soit modeste, mesurée, ascétique ; tantôt je veux qu’elle chante, et elle peut même crier, en ce qui me concerne ; je voudrais qu’elle s’interroge sur elle-même, qu’elle s’afflige, ne dise presque rien, qu’elle balbutie, que le souffle lui manque ; ou alors qu’elle exalte la vie et nous submerge d’un déluge de mots. Il est des moments où je veux me perdre dans son obscurité, et d’autres où je désire qu’elle s’écrive avec le mordant de la pointe sèche. Je ne suis pas toujours le même, et je n’attends pas de la poésie qu »elle reste la même. Mon seul désir est qu’elle soit présente : hermétique, claire, rationnelle, métaphysique, dansante ou contemplative ; qu’elle parle le monde où je vis, de ce monde réel, imaginaire, transitoire, dangereux, possible et impossible. Et je sais qu’elle sera toujours là, avec tous ses masques, ses noms et ses formes, tous ses poètes et ses lecteurs, un élément naturel au même titre que l’eau et la terre, le feu et l’air. Qui sont ses lecteurs, nous l’ignorons. ‘Une gigantesque minorité’, a dit Juan Ramon Jiménez, et pourquoi pas ?

On peut entendre de la poésie dans de petites ou grandes salles, mais c’est à l’écart, dans la solitude, qu’elle se donne à lire. Ensemble ses lecteurs forment une communauté dont l’existence est connue de ses membres. A cet égard, ces lecteurs sont des sortes de moines chartreux ; souvent ensemble, la plupart du temps solitaires. Lire, c’est quelque qu’on fait tout seul, c’est une aventure spirituelle : si l’on recherche une clarté immédiate et qu’on redoute l’inconnu, mieux vaut se tenir à l’écart de la poésie, car lectrices et lecteurs ne trouvent pas toujours leur compte, ni chez la mystique Hadewijch d’Anvers, ni chez Gongora, pas d’avantage chez Eliot, Paz ou Celan. Souvent je ne les ai pas compris, ces poètes, même en les traduisant, comme ce fut le cas pour un Montale ou un Vallejo, par exemple. Mais ce n’était pas grave. Le lecteur est la cire, le poème est le sceau (…)

Apprendre le néerlandais pour lire CN dans le texte original, et comme pour rendre hommage à son irrépressible goût de polyglottisme ; vivre en lisant en écrivant, en somme, que ce soit avec CN ou d’autres.

Ajout : Pierre Assouline en fait un autre sujet de la même source.

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