Julien Poirier & Louis Gracq

Posted on 10 mai 2011

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Les Manuscrits de guerre de Julien Gracq furent récemment publiés par José Corti, et donnent à voir le travail d’écriture qui est distanciation progressive en parallèle de, ou tissé des trames du langage qui se distille menant du manuscrit rédigé peu de temps après la dite débâcle de mai 1940, que suit une fiction qui fait penser à ce chef-d’œuvre ultérieur qu’est Le Balcon en forêt. Ce serait trop linéaire qu’ainsi décrire la mue de Louis Poirier en Julien Gracq, car ce livre particulièrement bien présenté par Bernhild Boie laisse à penser que les deux identités se sont bâties ensemble.

Il n’est pas forêt de liens sur le sujet, mais ce baobab mis en ligne par Œuvres ouvertes de Laurent Margantin mérite et la mémorisation et l’écoute : l’interview de Bertrand Fillaudeau, l’éditeur, qui se complète de la présentation succincte de l’ouvrage par les éditions Corti.

In fine, JG est celui qui parle le mieux de la genèse d’un style ; pour le citer dans En lisant, en écrivant comme repris par François Bon chez Tiers-Livre :

On ne connaît pratiquement pas de peintres qui naissent à leur art déjà armés de pied en cap de leur technique personnelle, maîtres de leur palette, de leur touche, de leurs empâtements, de leurs glacis. Tous semblent avoir acquis progressivement, lentement, à la vue même du public, leur métier, et ce qui constitue leur signature. La littérature, parce que l’écriture et la rédaction sont les fondements de l’institution scolaire, révèle un tout autre tableau : nombre d’écrivains, dès leur premier livre, écrivent déjà comme ils écriront toute leur vie. C’est dans leurs travaux et leurs essais d’écoliers, de lycéens, puis d’étudiants qu’il faudrait chercher la maturation progressive, restée privée, qui les a mis dès leurs débuts publics en possession d’un instrument achevé. Mais il existe aussi toute une catégorie d’écrivains, non forcément inférieurs, qui voient le jour du public encore immatures, et dont la formation, parfois assez longuement, se parachève sous les yeux mêmes des lecteurs, comme se termine à l’air libre et dans la poche ventrale la gestation des marsupiaux. Exemples éminents d’écrivains du premier genre : Claudel, Valéry, Stendhal, Montherlant – du second : Chateaubriand, Rimbaud (qui présente un cas limite de prématuré littéraire), Proust, Mauriac.

Il y a un prix à payer pour ce retard dans ce développement, qui est de laisser une partie de ses oeuvres publiées à l’état de brouillons et d’exercices, de traîner même avec soi longtemps des débris du cocon incubateur. Il y a aussi à gagner un privilège, qui est de conserver dans son écriture la vibration inséparable de l’effort vers la forme distincte, vibration que ne connaissent pas les écrivains qui ont reçu le don d’un prêt à porter impeccable.

Aucune recension, apparemment, n’évoque autre chose que l’expérience de la guerre et de l’écriture. Ce sont pourtant à lire les descriptions d’un homme de fleuve, professeur de géographie, qui erre dans le Plat Pays, qui parle de lumière et d’horizontalité, d’eau et de couleurs à l’heure d’un été en avance.

& :
– Les buissons de pages Julien Gracq chez José Corti | Julien Gracq chez Œuvres ouvertes | Julien Gracq au Tiers Livre.
Gracq ? tout simplement chez LittératurOL.

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