La lecture n’est pas le livre

Posted on 23 décembre 2011

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François Bon ne le dit pas avec ces mots, pourtant son passionnant entretien récent dans Libération est un résumé dense de son dernier ouvrage Après le livre (tel que repris par Arnaud Maïsetti mais FB vient lui-même de le mettre en ligne intégralement). Il s’agit, en auto-citation, de comprendre les pratiques et les supports de l’écrit,

Oui, l’écriture est affaire de technique ; cela n’est pas nouveau :

Il n’y a pas à faire l’apologie de techniques. Il y a deux idées importantes : la première, que l’écriture a toujours été technique, y compris lorsque Flaubert s’emporte parce que certains remplacent la plume d’oie par une plume de métal. La seconde : dans ces mutations, le nouveau est rarement aussi parfait que ce qu’avait atteint l’ancien, ça vaut pour l’imprimerie aussi. C’est seulement ce trimestre que les « liseuses », par exemple, deviennent confortables et amusantes. Nous devons confier aux modes de lecture numérique des contenus infiniment précieux, alors même que les supports évoluent, et que derrière il y a des monstres froids qui se moquent bien de tout ce qui n’est pas le commerce.

Oui, l’écriture de blog n’est pas nouvelle ; Roger Chartier et Robert Darnton en parlent avec beaucoup de finesse historienne, lequel premier parle d’or (« Ecouter les morts avec les yeux », « Ecrits et cultures dans l’Europe moderne ») :

Un peu ras-le-bol de voir répéter sans arrêt que le blog, c’est n’importe quoi. L’état relativement stable du livre imprimé avait comme compensation une fixation et une hiérarchisation de l’œuvre, qu’il nous appartient de rouvrir. Le temps de Kafka inclut un temps social, chaque fin d’après-midi retrouver ses copains auteurs ou théâtreux, inclut ses lectures à haute voix, comme il inclut son travail dans sa compagnie d’assurance. Et le temps de Kafka écrivain est basé sur la récurrence quotidienne de la prise d’écriture, qu’il s’agisse de lettres, textes brefs qui avancent par séries ou ses trois romans. Dans tous les cas, c’est le marquage quotidien de la prise d’écriture, que seuls les trois romans abolissent partiellement. Et cela vaut aussi en partie pour Flaubert, Stendhal, Balzac ou Proust. Le blog, dans cette approche, c’est seulement le déplacement d’un curseur entre face publique et face privée de l’atelier.

Oui, l’écrivain est un mot, un concept, une réalité sociale avec une épaisseur historique, pas une existence intemporelle :

Le terme « écrivain » est d’apparition récente, au XVIIe siècle (voir Alain Viala), et sa starification encore plus récente, au XIXe (voir Roger Chartier). Ce qu’on définit comme littérature s’est toujours constitué rétrospectivement, aussi bien pour Bossuet et Saint-Simon que pour Marcel Proust (en partie) ou Artaud et d’autres. Avec le Web, disparaissent les hiérarchies de publication, mais se composent des galaxies de communautés, incluant des expériences très denses d’écriture solitaire aussi bien que d’étonnantes aventures d’écriture collective. D’autre part, la notion de droit d’auteur devient obsolète : une large part de nos chantiers est en accès gratuit sur nos sites, et nos autres sources de revenu se démultiplient (lectures et performances, live-blogging). Le livre numérique peut devenir une ressource économique majeure pour les auteurs (la répartition des coûts est totalement autre, à Publie.net nous pratiquons un partage égal des recettes nettes, 50-50 entre l’auteur et la structure), mais les modes d’accès se multiplient, via abonnements, streamings, etc. Comment tout cela ne rejaillirait pas sur une idée de l’auteur construite autrement que dans la figure héritée du XIXe siècle ?

L’entretien est trop bref pour souligner le problème de l’existence éphémère de nombres publications imprimées, du fait de leur séjour très court en librairie et de la fringale du pilon. Mais, non, celui qui croit que l’écran est la mort du papier s’incline devant un Grand Partage dont l’illusion s’estompe. Pour boucler sur le titre du présent billet, l’ultime extrait sera :

L’histoire du papier est mobile, fascinante, complexe. Mais l’histoire du livre a commencé bien avant le papier. La question n’est même plus celle de transférer sur support électronique ce que nous aimions dans le livre, elle est d’explorer en quoi ces nouveaux modes de lecture autorisent d’autres formes de récit, d’interaction – c’est en ce sens-là que le numérique (le web notamment) n’est pas un succédané au papier pour le même objet, mais une aventure de langue qui excède le territoire du livre. Pour le papier, essayez toujours de dessiner sur votre livre une petite case avec marqué « recherche », vous aurez du mal.

(Bienvenue-encouragement à VT).

& :
– « La littérature n’a jamais visé à fabriquer des livres, mais des mondes« , ou un article du Magazine Littéraire, repris par FB à propos de son ouvrage.
Tiers-Livre, passionnant | Twitter/@fbon, très bavard mais noeud de réseau (FB).
Trace et mémoire de l’écriture | Numérigraphie des objets | Qu’est-ce que lire ? | « Ecouter les morts avec les yeux » (Roger Chartier) | « Ecrits et cultures dans l’Europe moderne » (Roger Chartier) | Supports de l’écrit (webOL).
– Eh tenez,le B(l)eau(g) calme de l’écrit (ecritOL).