Imre Kertész

Posted on 5 février 2012

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Il est surprenant, sans vouloir chercher de réelle explication, de constater qu’aucun billet n’ait été encore rédigé concernant Imre Kertész, dont la lecture fait partie de celles qui marquent indélébilement. Etre sans destin est un chef-d’oeuvre de littérature biographique, qui montre une voix unique -de la littérature- et une finesse rare -plus rare encore que l’excellent style-.

La livraison de novembre-décembre 2010 de la revue Matricule des Anges permet de renouer la trame de lectures légèrement anciennes.

Rilke a écrit un recueil de poèmes qui s’intitulent Le livre d’images et dans lequel il décrit une table, simplement. Il ne cherche pas à aller plus loin ; il donne une description assez succincte de l’objet. Rilke dépeint également un guépard dans une cage. Il ne se passe rien de particulier, sinon les quatre pas à gauche, les quatre pas à droite, de l’animal ; mais on ressent avec force le désir de liberté de la bête enfermé. (…) Qu’est-ce qu’un génie ? Et bien, je pense qu’il y a chez tout génie une aspiration à la plasticité. N’importe qui peut écrire longuement sur n’importe quoi, mais saisir un objet de façon plastique est autrement plus compliqué. Rilke a écrit tout ce livre sans jamais apparaître. Sa pesonne reste inexistante, absente. C’est la plus haute école de la poésie moderne à mes yeux. Le vrai poète, selon moi, et c’est pareil pour un prosateur ou un peintre, garde une bonne partie de ses sentiments ou de ses pensées pour lui-même, ne les couche pas sur un papier. Il fait confiance au lecteur qui peut soupçonner ce que l’oeuvre tait.

Un tel art de l’ellipse, ou de la suggestion, apporte une force stupéfiante dans Être sans destin qui parle de sa déportation à Auschwitz. A la question de l’intervieweur (« D’où la phrase inaugurale d’Etre sans destin ; phrase qui, en soi, contient tout un roman : « Je ne suis pas allé au lycée ce matin« …« ) :

Il suffit parfois d’une phrase apparemment anodine comme « Le pied de la chaise s’est cassé. » pour se sentir basculer et tomber par terre. J’ai voulu éviter de décrire en détail comment nous avons été poussés dans les wagons à bestiaux, ce qui nous avons vécu à l’intérieur pendant le transport. J’ai remplacé tout çà par une phrase également : « J’ai soif pendant deux jours. » Toute la longueur et la pénibilité du transport sont contenues dans cette petite phrase. Cette expression ne m’est pas venue toute seule. J’ai cherché, cherché ; et j’ai trouvé comment condenser le plus efficacement possibles les choses les plus terribles.

La concision extrême n’est pas l’inverse du style. Une demi-page décrivant la couleur jaune, que l’on ressent réellement en pensant au jaune, reste inscrite dans le for intérieur du lecteur.

& :
IK (NobelPrize.org).
Littérature, tout simplement (webOL).

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